Est-ce que les grands crus valent leur prix ?

La question m’est souvent posée… Un premier cru classé de Bordeaux, est-ce que ça goûte ce que cela coûte ? Un vin à quelques centaines ou milliers de dollars, est-ce que ça les vaut ? Dégustation à l’appui, j’ai donc goûté pour vous…

Par Frédéric Arnould (lefred@toutsurlevin.ca)

Pour boire ces vins, il existe trois scénarios : soit vous êtes plutôt riches et vous avez une cave de rêve remplie de ces grands crus, soit vous avez des amis qui apprécient le vin et sont prêts à faire une folie (acheter une bouteille de plusieurs centaines de dollars, voire quelques milliers et dont la facture sera partagée lors d’une soirée spéciale de dégustation, une idée que j’aime beaucoup). Ou alors vous participez à des événements comme Montréal Vin Passion. 

Mouton Rothschild, premier grand cru classé

Je n’avais jamais eu l’occasion de goûter de Mouton-Rothschild, ce premier cru classé de Bordeaux dont une bouteille se vend entre 800 et 1 500 $, selon les millésimes. Nul doute que les attentes étaient énormes. Enfin, j’allais goûter le St-Graal pour probablement une seule et unique fois…à moins que je gagne à la loterie un de ces quatre. Pour se préparer les papilles, je me suis livré à un “jeûne” de vin pendant 3 jours, histoire que celles-ci soient davantage alertes. On ne sait jamais, peut-être allais-je goûter une quatrième dimension dans ces grands crus.

Pour la petite histoire, les Rothschild, c’est une famille de Francfort, avec à sa tête un banquier du nom d’Amschel Mayer Rothschild. Il a eu 5 fils qu’il a installés plus tard à la tête de 5 banques dans 5 capitales. 5 fils, 5 flèches comme celles que l’on retrouve sur l’étiquette des Mouton-Rothschild. Plus tard, le Baron Philippe de Rothschild, alors âgé de 20 ans, a lorgné vers les affaires viticoles de ce domaine acheté dans le Bordelais. Dès 1924, fier de ses vins entièrement produits au château (très rare à l’époque), il décidé de faire dessiner ses étiquettes par des artistes pour chaque millésime. Pas forcément l’idée du siècle, car cela constituait des dépenses supplémentaires qui s’ajoutaient à celles de production. Bref, le bide fut total et les étiquettes artistiques passèrent aux oubliettes. Ce n’est qu’en 1945 que la tradition fut reprise avec donc le retour des artistes pour les étiquettes.

Aujourd’hui, Mouton-Rothschild possède aussi le Château Clerc-Milhon, le Château d’Armailhac, Opus One en Californie, Almaviva au Chili en association avec le géant Concha yToro, sans oublier le Domaine de Baronarques dans le Languedoc

On goûte ?

Commençons par le Petit Mouton 2012, un “deuxième vin”, autrefois nommé “Carruades” à l’origine en 1993.

Un beau nez de fruits noirs, de prunes avec des notes balsamiques. Légère touche végétale. Mine de crayon, graphite et menthol. Belle ampleur en bouche, attaque d’intensité moyenne +. Légère amertume en milieu de bouche. Tanins veloutés. Le millésime 2011 était plus “torréfié” (très moka) avec des tanins caressants. (278,25$ et 204$)

Il était maintenant temps de goûter le vrai de vrai Mouton. C’est le 2010 qui s’y colle. Belle étiquette signée Jeff Koos. Le vin est très puissant. Quelle définition ! Tout est en équilibre. Décanté 3 heures avant, le résultat s’avère superbe. Encore du beau cheminement à faire en cave. (1 525$)

Sans plus attendre, le bouchon du 2009 est envoyé aux oubliettes. Cette fois-là, l’étiquette a été confiée à Anish Kapoor. Dans ce cas-ci, les tanins sont veloutés avec certaine sucrosité surprenante. Un vin plus ferme que le 2010, forcément et qui devrait avoir davantage une meilleure tenue pour l’avenir dans le cellier. (1 399$)

Le temps de passer au 2003 et déjà on est ailleurs à cause de ce millésime solaire et caniculaire. C’est le 150e anniversaire de Mouton, donc pas d’artiste invité cette fois-ci mais plutôt une photo, celle de Nathaniel Rothschild. Le 2003 est vraiment un millésime “californien”, avec un fruité compoté, cuit et disons-le un peu fatigué. (725$)

Passons aux choses sérieuses avec un des grands millésimes de Bordeaux, j’ai nommé le 2 000. Une grande année classique avec beaucoup de délicatesse et de fraîcheur. Nez floral, une fermeté toujours bien présente et un boisé grillé. (1 750$)

On goûte autre chose ?

Avant de se prononcer sur le Mouton, pourquoi ne pas déguster une propriété de la Maison Delon qui possède le Clos du Marquis, le Château Nenin, le Potensac et le légendaire second cru classé Léoville Las Cases qui, dans l’appellation Saint-Julien, a le raffinement du Margaux et la puissance du Pauillac…

Commençons par le second vin de Léoville Las Cases, le Petit Lion du Marquis de Las Cases, 2009. Ici, le fruité est opulent avec des arômes de prunes, de cassis, surmontés d’une touche végétale. Fraîcheur et bois discret dans ce vin aux tanins veloutés. L’attaque est franche, le milieu de bouche ferme. Bonne envergure. (96$)

Poursuivons avec Le Clos du Marquis 2005 est un vin d’une belle fraîcheur aux notes mentholées et aux arômes de fruits mûrs. Un cadre tannique caressant et qui a encore du chemin à faire. Un peu austère mai quelle classe. (+-100-150$)

Le temps maintenant de goûter le grand vin de Léoville du Marquis de Las Cases 2012. Un millésime pluvieux à la robe très sombre voire opaque. Nez de poivron verts, touche très végétale, notes poivrées. Moins de sucrosité en bouche et des tanins déjà fondus. Peut-être une phase de dormance À revisiter 15 ans plus tard. (295$) Et que dire du 2003 ? C’est le retour du millésime solaire avec un vin peut-être mieux réussi que le Mouton de la même année. Cassis, vanille, cannelle, épices douces, le vin est encore très tannique (381$).

L’apogée de la dégustation ? Le millésime 1996 du Grand vin de Léoville du Marquis de Las Cases 1996.  Superbe nez de graphite, cuir, mine de crayon. Un côté St-Estèphe aux allures mentholées. Que de fraîcheur pour un vin doublement décanté pendant 3 heures. C’est puissant, dense avec un  équilibre remarquable. Du classicisme bordelais soyeux. Remarquable. (+-350$)

Le verdict !

Faites le calcul, plus de 7100 dollars de vin s’il eût fallu que j’achète ces bouteilles. Ces vins d’exception portent bien leur nom. Des petits bijoux finement ciselés par des orfèvres en la matière. Les prix onéreux pratiqués par ces domaines trouvent leur origine dans la folie des primeurs où quelques chroniqueurs décident du destin de ces vins seulement 6 mois après la récolte des raisins avec des notes de dégustation souvent dithyrambiques ou souvent convenues, sachant qu’ils goûtent des grands crus crus classés. La rareté du produit, la folie débridée d’acheteurs sur le marché des Bordeaux et un système de marketing très bien huilé contribuent au succès de ces grands vins. Et après tout, Bordeaux restera toujours Bordeaux. Ces grandes bouteilles sont maintenant hors de portée des amateurs de vin qui ne peuvent même plus les apprécier à leur juste valeur. La Bourgogne est d’ailleurs en train de vivre la même chose. Cela devient difficile de ne pas se ruiner quand vient le temps d’acheter des bouteilles d’exception.

On achète ou pas ?

Alors une bouteille à 1 750 $ vaut-elle son prix ? Au risque de commettre un crime de lèse-majesté et de me faire barrer de leurs caves prestigieuses (bien que je ne pense pas qu’ils aient besoin de moi pour contribuer à leur succès assuré, personnellement, je répondrais que non, budget oblige et question de priorité. Certains n’hésiteront pas à débourser ces sommes pour toucher au sublime, selon eux. Personnellement, si j’ai un peu d’argent, je préfère me constituer une petite cave de 3 500 dollars en achetant 35 belles bouteilles à 100$ plutôt qu’une seule à 3 500 $. Un peu comme si je préfèrais m’acheter une bonne petite voiture de ville et me réserver du budget pour voyager dans le monde ensuite. Mais, encore une fois, cela dépend des choix et priorités de chacun. Les deuxièmes vins de ces grands domaine demeurent souvent des très bons vins que l’on peut encore s’acheter, et puis il y a aussi les autres classifications bordelaises, moins chères (les quatrième, cinquième et sixième crus par exemples)

Où goûter ce genre de prestigieuses bouteilles ?

En attendant, je préfère continue de goûter quand l’occasion se présente ces grands crus lors de salons de Bordeaux à Montréal ou d’autres événements comme Montréal Vin Passion. Pendant deux jours, ce sont plus de 16 000 verres qui ont été levés pendant cette grand messe l’automne passé. Bien sûr, la quantité servie en est une de dégustation, donc il ne faut pas s’attendre à voir votre verre rempli. Le simple fait de humer le vin et de le porter à ses lèvres est un plaisir réel qu’on apprécie ici en modération. Les billets pour ce genre d’événements prestigieux s’envolent comme des petits pains chauds. Cliquez ici pour être au courant lorsqu’ils sont disponibles pour 2018. Et qui sait, si ils vous plaisent, vous serez peut-être tentés d’en acheter quelques fioles après avoir économisé quelques centaines de dollars. Pour ma part, j’attendrai de gagner à la loterie… un jour…ou pas… À la bonne vôtre !

 

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