Faut-il arrêter l’irrigation des vignes ?

Faut-il lutter contre les aléas du climat en stimulant et protégeant les vignes en les bourrant de fertilisants et autres intrants supposément protecteurs ? Ou devrions-nous plutôt favoriser la culture la plus naturelle possible avec des cépages autochtones présents depuis des décennies et arrêter d’irriguer des vignes qui ne peuvent survivre sans arrosage ? 

Par Frédéric Arnould (lefred@toutsurlevin.ca)

Ces postulats de certains experts en la matière jettent probablement une douche froide sur les ardeurs des vignerons et entreprises qui veulent planter des cépages internationaux dans des terroirs qui n’en ont jamais vus ou encore d’autres qui pensent que la science de la chimie va faire des miracles pour leurs futures récoltes.

Colloque : Goûter aux changements climatiques à Montréal

Réunis à l’occasion d’un colloque sur les changements climatiques à Montréal organisés par l’auteure et sommelière Michele Bouffard, Gregory V. Jones, professeur en études environnementales au Collège Linfield, Alberto  Antonini, un œnologue consultant, Pedro Parra, expert et consultant en terroir ainsi que Jamie Goode, auteur et biologiste expert de la science du vin, en avaient long à dire sur l’évolution du vignoble mondial face aux changements climatiques.

C’est presque un cliché de dire que la planète subit des changements climatiques. Même si les climatosceptiques continuent de nier certaines évidences pour des motifs souvent mercantilistes et non scientifiques, le fait est que année après année, tantôt le mercure semble s’entêter à augmenter dans certaines régions, tantôt, les épisodes anormaux de caprices météorologiques bouleversent la vie des vignerons.

Plus de perdants que de gagnants

Qui pense changement climatique pense forcément réchauffement climatique. Pour certaines régions, cela peut vouloir dire certains bienfaits. Il suffit de penser au Royaume-Uni qui plante des vignes à tour de bras, notamment pour produire des vins mousseux. L’Alsace tout comme l’Allemagne produit de plus en plus de vins qui s’améliorent grâce à des maturités de fruits plus affirmées.

Gel des vignes en France

Par contre, selon Jamie Goode, ailleurs les problèmes se multiplient. Dans la vallée de la Loire, les épisodes de gel brutal font craindre le pire en Sancerre depuis 2 ans. Même chose dans la Bourgogne, on l’on déplore plus de grêle depuis 4 ans. : est-ce le fait du changement climatique ? Pensons encore à l’Australie, à l’Afrique du Sud (notamment Cape Town) où la sécheresse cause des maux de têtes aux vignerons. Au Chili et en Argentine, c’est le volume décroissant de neige disponible dans les Andes qui fait craindre le pire en matière d’eau disponible pour les vignobles. Et que dire de l’Espagne où les récoltes sont de plus en plus précoces, à tel point qu’il faut maintenant commencer à penser à planter plus en altitude. Bref, selon nos quatre experts, les désavantages de ces changements climatiques dans certaines régions vinicoles semblent plus nombreux que les bénéfices potentiels dans d’autres parties du globe.

Le comportement de la vigne affecté

À cause de ces changements en provenance du ciel, selon Gregory V. Jones, les périodes de dormance de la vigne sont plus réduites qu’avant dans certaines régions. Lors de l’éclosion des bourgeons, les températures plus chaudes favorisent la croissance plus tôt, mais encore une fois, les épisodes de gel, eux, sont toujours présents, ce qui risque de tuer ces bourgeons. Et pendant une plus longue saison de croissance et même pendant la véraison (changement de couleur du raisin), l’accumulation de chaleur plus élevée, les variations de températures et le stress de chaleur, font beaucoup de tort dans les vignobles. Enfin, à cause de la chaleur, dans plusieurs régions, le fruit mûrit trop tôt, gorgé de plus de sucre mais avec moins d’arômes et de complexité.

Système d’irrigation dans le vignoble

Pas d’eau ? Pas de vin !

Dans le milieu du vin, Alberto Antonini est un peu un ovni. Il dit ce qu’il pense, même si cela ne plaît pas à ses clients. Œnologue atypique, il se promène de continent en continent pour conseiller des vignerons. Pour lui, réadapter nos vignobles aux changements climatiques est la seule solution. « Nous avons gâché le système avec les produits chimiques, le progrès technologiques et l’irrigation. Nous devons « redesigner » la façon dont nous cultivons. » Dans le fond, c’est un peu la sélection naturelle. Pourquoi s’entêter à faire pousser de la vigne là où on sait très bien que raisonnablement, elle ne survivra pas sauf si on la “booste” aux stéroïdes ? Les conséquences sur le moyen et long terme seront dévastatrices, selon Antonini, si l’on poursuit cet entêtement. Un postulat qui va évidemment à l’encontre de bien des plantations de cépages gourmands en eau dans certaines parties du globe. Pensons évidemment à la Californie…

Pourtant, certains producteurs essaient de prendre ce risque de ne trop pas irriguer, même dans cette région du globe, selon Pedro Parra : « J’ai des clients qui, dans Sonoma, n’irriguent qu’une fois par an. Il faut être fou mais c’est possible, à condition de pouvoir encaisser les risques de perte. » Reste que pour Antonini, le couperet est clair et bien aiguisé.

Antonini : « Faites autre chose si vous devez irriguer !  » Selon Jones, cela pourrait vouloir dire se passer de 40 % du vignoble dans ce cas…
Plantons local !

Et le terroir dans tout ça, comment se comporte-t-il face aux changements climatiques ? Selon Pedro Parra, expert et consultant en terroir dans plusieurs régions vinicoles du monde, les connaissances en terroir sont souvent erronées lorsqu’on pense les maîtriser. Et quand on les maîtrise plus ou moins, dit-il, le climat change toutes nos perceptions. Il estime que par exemple, dans 20 ans, les bourgognes que l’on apprécie aujourd’hui ne ressembleront probablement plus à la conception et l’appréciation que nous en avions avant, à cause de la modification des modèles climatiques.

Le vignoble portugais mieux préparé à faire face aux changements climatiques

Ce que ces experts ont constaté ? Les cépages autochtones qui sont présents dans certaines régions semblent beaucoup mieux s’adapter à ces changements climatiques, sans que l’on ait vraiment besoin de déployer des dispositifs de protection de la vigne. Pas vraiment besoin de les bombarder de pesticides et autres stimulateurs. Un des exemples à suivre: le Portugal. À part les incendies récurrents de temps à autres, ce pays n’est pas démesurément affecté par les changements climatiques. Raison possible : la présence de cépages autochtones, plus résistants aux temps extrêmes. Oui, les épisodes de sécheresse et de chaleur parfois excessive n’épargnent pas le vignoble portugais, mais la vigne, bien ancrée dans ce terroir depuis des décennies, survit plutôt bien. Même chose en Sicile, où le nero d’Avola, et le grillo tirent leur épingle du jeu.

Le dur impact sur les vignes

Un avenir inquiétant

Dans le monde, les variations de températures d’ici 2060 risquent d’osciller entre 1,5 degrés et 4,5 degrés Celsius. Allons-nous assister à une accélération du phénomène dévastateur pour le vignoble mondial ? Selon Gregory Jones, ce qui n’aide pas demeure le fait que les océans absorbent la plupart de la chaleur grandissante, ce qui à son tour, bouscule la biochimie et les impacts climatiques. Alors, oui, la variabilité climatique qui était déjà plus prononcée depuis les 15-25 dernières années, risque de se faire sentir davantage avec les conséquences que cela comporte, y compris les besoins d’irrigations croissants. 

Un retour aux sources ?

Nos experts s’entendent pour constater qu’un retour aux méthodes plus naturelles de production du vin est aussi inévitable que souhaité. Alors que certains sols sont déclarés morts, étouffés, sans entrée d’oxygène parce que trop trop compactés par la machinerie lourde, l’eau elle-même ne se rend pas très profondément dans le sol,forçant les racines de la vigne à se développer alors en surface, la privant des nutriments de la terre enfouies dans le sol. Ce qui donne des vignes pauvres avec des raisins parfois faméliques, sans complexité. Des racines qui se développent en profondeur seront plus résistantes aux aléas du climat, insistent Antonini et Parra.

Pour favoriser ce retour aux sources, il y a, selon nos experts, un grand potentiel d’adaptation à exploiter : changer le type de taille de la vigne, améliorer la gestion du couvert (effeuillage de la vigne) et bien sûr la gestion de l’eau disponible. Le bio aurait donc un bel avenir, dans les régions où c’est gérable évidemment. Les changements climatiques sont en tout cas bel et bien là pour rester et vont perturber davantage le vignoble de la planète. Jusqu’où iront les vignerons pour y faire face, demeure la grande question.

 

 

 

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