Jean Aubry, Don Juan de la bouteille et des mots

Cela fait 35 ans que Jean Aubry est tombé dans le monde du vin. Chroniqueur au Devoir, auteur de 13 éditions du Guide des 100 meilleurs vins à moins de 25$, Aubry est en pleine révolution. Technologique d’abord, puisqu’il vient d’acheter son premier téléphone portable à vie et parce qu’il se questionne sur peut-être sa dernière cuvée du guide. Rencontre avec ce Don Juan de la bouteille et des mots.

Par Frédéric Arnould (lefred@toutsurlevin.ca )

Aubry, c’est une sacrée plume dans le milieu du vin, un amoureux du papier, dans lequel il trouve une sensualité tactile aussi bien avec celui du journal dans lequel il signe sa chronique vinicole (Le Devoir) que dans son propre guide. Aubry est d’ailleurs un expert en matière de style joufflu et charnel, diront certains. Il décrira par exemple une syrah chilienne comme étant « un chouïa racoleuse avec quelques minuscules sucres résiduels pour lui donner des hanches et lui arrondir le corsage !»

Ce à quoi il répond : « Le vin n’est-il pas source de plaisir, n’est-il pas sensualité même à travers nos 5 sens, donc j’essaie de poursuivre le langage du vin à travers les mots et il y en a des mots ! Quand les gens me posent la question, comment on décrit un vin ? Il me semble que vous utilisez des mots etc…non, les mots sont dans le dictionnaire, explorez-le, explorez les sens. Les véritables vins d’ailleurs vous plongent à l’intérieur de vous-même, pour recherche ces mêmes mots et on est toujours surpris en goûtant de trouver des mots qu’on utilise jamais quand on parle dans la vraie vie. »

« J’ai mon interprétation de la matière organique et vivante qu’est le vin, et il me le rend bien parce qu’il me rend plus vivant, ça m’exalte à chaque fois et peut-être qu’il y a des débordements qui se font par les mots puis tant mieux, je pense qu’il faut sortir de ce corset étroit. »

Premiers contacts avec le vin

Il avait 12 ans lorsqu’il plonge son appendice nasal dans le verre de son père. « Qu’est-ce que ça sentait bon, je me souviens que c’était un Vosne-Romanée, Malconsorts, Premier cru, de Cathiard. » La suite, quelques années plus tard, il est parti à Bordeaux pour mieux comprendre le vin. Celui a trempé sa plume dans le vin (un claret probablement !) a même fait un stage dans un domaine bordelais plutôt connu de ceux qui ont le portefeuille bien pourvu (Pétrus). C’est là qu’il a pu assister à la vinification, la fermentation sur le terrain et a ainsi pu mettre en mot le vin. Bref, il sait de quoi il cause depuis bien longtemps. « Le Devoir est venu me chercher en 1993 et ça s’est enchaîné avec le guide même si je ne voulais pas faire de guide. Pourquoi ? Y’avait Phaneuf et Chartier à l’époque…Mais finalement, il y avait de place pour tout le monde. »

Le dernier guide Aubry ?

La treizième édition de son fameux guide sera-t-elle la dernière ? Jean Aubry se laisse désirer : « Je me pose la question, j’ai l’impression d’avoir fait le tour de ce type de format au niveau guide. Depuis 2013, alors qu’il y avait deux guides sur le marché, un troisième s’imposait-il à ce moment-là ? Il y en a aujourd’hui 7  officiels sur le marché, c’est beaucoup pour le marché du Québec, mais sachant qu’il y a des consommateurs avertis, fins palais, qui veulent de l’information aussi, je pense que j’apporte une voix supplémentaire. Maintenant pour répondre à la question, je vais voir… La rumeur est lancée, mais bon…peut-être un autre type de livre sur le vin parce qu’il y a beaucoup d’angles sur le vin. » Rassurez-vous, son coude, il n’est pas prêt de le reposer car Aubry aime le vin, la vigne et les vignerons. « Je suis toujours en appétence, je salive toujours devant une bouteille, repousser la frontière en matière de vins, j’aimerais pouvoir en parler encore longtemps. »

Son premier téléphone portable en 2016 !

D’ailleurs, croyez-le ou non, Aubry vient de s’acheter un téléphone intelligent le mois dernier. Le premier portable de son existence ! Un retard pour certains, qu’il entend bien rattraper avec une présence prochaine sur les réseaux sociaux. « Je pense qu’on peut faire des petits vidéos sympas avec ça, je pense produire « La Minute Vin », 80 secondes avec quelque chose d’amusant pour rejoindre les gens, donc je vais m’éclater de mon cadre journal et guide pour aller sur le web pour rejoindre tout le monde et ajouter ma voix. » Il est d’ailleurs déjà sur Instagram (il est photographe de métier).

Les bons et les mauvais vins

Celui qui en a bu plusieurs milliers dans son existence estime qu’un bon vin, «  ça doit toucher, faire jaillir un minimum d’émotions. Ça doit rendre plus intelligent ! Un bon verre de champagne me stimule les neurones, je ne sais pas ce qui se passe, je deviens un peu plus verbomoteur, y’a une tonicité, une verve qui s’installe. » Et les mauvais alors ? « Il y a de moins en moins de mauvais vins. Mais, les vins sans vice ni vertu, il y en a beaucoup. Au-dessous de 15$ on peut aspirer à quelque chose surtout avec les vins d’agriculture biologique. Équilibre, personnalité avec un minimum d’émotion. »

Le « power couple » de la table

Sa douce moitié, c’est Lesley Chesterman, la très réputée chroniqueuse du milieu de la restauration du journal The Gazette. Il en parle comme un ado… « Rencontre fortuite, tout comme un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection comme avait dit les surréalistes ! C’est une femme formidable, une critique gastronomique sérieuse, intègre, reconnue à travers le Canada. On s’est rencontré sur un panel de jury de dégustation sur le Sauternes avec un exercice d’accords de mets par de grands chefs québécois. Je ne la connaissais pas mais elle comme anglophone, elle me lisait. » La suite de l’histoire, on la connaît…« On fait les critiques de restaurants ensemble, je choisis les vins. Ça fait 5 ans déjà qu’on est ensemble, très heureux et j’initie son garçon de 12 ans au vin, qui est très curieux lui aussi, il a un bon palais. »

Questions en rafales

  • Son meilleur vin ? « C’est le vin que je déguste dans un certain contexte avec une personne que j’aime ! Mais il y en a beaucoup. Je vais paraître snob : le Château D’Yquem. Même à un prix qui pourrait paraître excessif est sans doute le plus grand vin moelleux de la planète. On y plonge et on nage longtemps en profondeur, en apnée et on découvre des mondes superposés, comme des mille- feuilles. »
  • Le pire vin ? « Ça commence par un P et ça finit par un U en deux mots…rires. Disons qu’il y a des vins vraiment pas intéressants. Y’a des vins embouteillés au Québec, certaines cuvées qui sont vraiment à reconsidérer, peut-être même qu’ils devraient arrêter de les produire, surtout pour les prix exigés. Y’a beaucoup de faussaires qui vont faire du vin bassement commerciaux, qui vont vendre leur âme au diable, c’est dommage… »
  • Son vin d’île déserte ? Un champagne ! Avec un frigo et une rallonge pour la chaleur de cette île. Sinon un bon beaujolais que je mettrai dans le sable pour pouvoir le boire frais. Il pourra accompagner mon poisson. »
  • Le vin avant la chaise électrique ? « Un bon Bourgogne d’une année fraîche qui livre tout de suite ses notes de pinot noir. Probablement un Chambolle-Musigny, les Amoureuses, d’une bonne maison. Ou un bon Chablis, ce vin droit, très constant, très fin.»
  • Son plaisir liquide coupable inavouable ? « Le xérès ! Mais ce n’est pas inavouable, c’est bon non ? Oui, mais il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas ce grand vin d’Andalousie. Je vous invite à visiter cette région d’Andalousie, hors des sentiers battus touristiques. Ce sont des vins fabuleux. »

Pour en apprendre davantage sur Jean Aubry,  sur ses vins et spiritueux préférés, les cartes de vins de restos, son premier rendez-vous galant avec Lesley Chesterman et le vin qui l’a laissé sans mots, écoutez donc le podcast avec un verre de St-Amour ou de Fleurie de Jean-Paul Brun.

 

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