Nadia Fournier, la « juge » de 3500 vins par année !  

Alors que la 35ième édition du Guide du Vin sort de presse dans quelques jours, Nadia Fournier planche déjà sur le prochain. Un  rythme de dégustation parfois effréné qui, certains jours, la pousse à boire une bonne bière pour se changer les papilles. Normal quand on goûte 3500 vins par année… En entrevue, ses grands yeux clairs pétillent, quand elle parle de vins. Ça tombe bien, on ne parle que de ça ! Pour notre plus grand plaisir.

Par Frédéric Arnould (lefred@toutsurlevin.ca)
Nadia FournierAttablée au bistro l’Express de Montréal, elle savoure un Montlouis, une appellation de la Loire, dédiée au chenin blanc. Et quand elle déguste un vin, elle plonge son nez dans le verre et ferme les yeux. Comme si elle voulait s’abandonner totalement pour mieux comprendre, analyser et apprécier à sa juste valeur le travail exigeant du vigneron qui a manufacturé le vin avec passion et risques. Celle qui vient tout juste de sortir de son marathon de rédaction pour le Guide du Vin 2016, n’était pas forcément prédestinée à travailler dans ce milieu. En fait, dans sa famille, le vin ne tenait pas une énorme énorme place. C’était plutôt la O’Keefe…Tout au plus, de temps à autres, le Mouton Cadet Blanc faisait son apparition sur la table, ne lui laissant pas un souvenir indélébile dans sa jeunesse. Jusqu’au jour où elle part faire les vendanges il y a 14 ans à Chorey-Lès-Beaune, en Bourgogne chez Arnoux Père & fils, puis Chevalier Père & Fils. Dans ce dernier domaine, ils voulaient lui faire goûter un blanc. Basta, se dit-elle, le vin blanc très peu pour moi, (le vin pour elle était d’abord et avant tout rouge) se souvenant des piètres blancs blêmes qu’elle avait bus dans sa jeunesse. Sauf que, c’est à ce moment précis qu’en acceptant de tremper ses lèvres dans celui qu’on lui présente, que tout change. Les larmes lui embuent les yeux et troublent son regard quand elle boit le nectar, tellement l’émotion est forte. C’était un Corton-Charlemagne 1998, du Domaine Chevalier Père & Fils. Pas si mal pour une telle émotion…

Michel Phaneuf, le mentor

Son parcours prend alors une tangente irrémédiable vers le vin, sous toutes ses formes. Elle a de plus, ensuite, le privilège de trouver sur sa route, Michel Phaneuf, le « Monsieur vin » au Québec. Alors qu’il avait déjà rédigé et produit plus près d’une trentaine d’éditions de son « Guide du vin », il lui déclara plusieurs fois qu’il voulait passer la main à la relève. Sans bien y faire attention, elle pensa qu’elle allait réfléchir à certaines personnes qui pourraient peut-être reprendre le flambeau de cette institution livresque. Sans même envisager, qu’en fait, Phaneuf voyait en elle la candidate idéale. « Je lui disais que je n’avais pas encore réfléchi, que je demanderais à mon entourage, à des sommeliers. » Bref, elle est quasiment tombée en bas de sa chaise lorsqu’elle lui a finalement dit « mais c’est toi que je veux. »

La suite, on la connaît : l’étroite collaboration commencée en 2007 s’intensifia et finalement, elle vola de ses propres ailes à partir de l’édition 2011. Celui qu’elle considère comme son mentor, son confident et même son père spirituel et professionnel n’est jamais bien loin. Il doit probablement la suivre, comme on regarde un enfant quitter le nid familial vers le succès mérité, épris de fierté…

Le guide du vin 2016 Un guide, comment ça marche ?

« C’est un processus annuel de sélection, explique Nadia Fournier. Il y a d’abord une phase de recherche et développement, ensuite il y a toute la phase de dégustation. Et il y a des vins qui émergent de façon plus qualitative ou en étant plus distinctifs, plus singuliers. Après, on fait place à toute la phase de rédaction. Donc, on reprend toutes les notes plus ou moins finies puis, on essaie d’assembler cela dans un tout qui est cohérent pour le lecteur dans un guide, qui, j’espère, se consulte bien. » Une discipline qui reçoit un petit coup de pouce grâce au numérique. « Ce qui aide maintenant, c’est qu’avec Chacun son vin, le site web dont je suis partenaire, tout au long de l’année, on met en ligne, mes collègues et moi des notes de dégustation. Donc déjà, cela force une certaine discipline, à ne pas tout repousser au moment du guide. »

Car la dégustation commence à partir de chaque mois de novembre. Bref, lorsque le guide sort de presse, elle se prépare ensuite pour celui de l’année suivante.  « Le seul défi, c’est que maintenant j’ai fait le choix de parler de vins qui sont disponibles en plus petites quantités. Par conséquent, les vins que je déguste au mois de novembre sont rarement disponibles l’année suivante.  Même dans le cas de certains vins que je déguste au mois de juillet, s’il y en a que 150 caisses, les chances qu’il en reste au moment de la publication du guide sont assez rares. » Donc, il faut constamment retravailler pour la mise à jour du futur guide. Et, parfois il faut jeter à la poubelle des notes de dégustation de plusieurs vins parce que le millésime est échu et il faut passer au millésime suivant et déguster un nouveau vin. « C’est parfois creve-coeur de se dire, on a passé du temps à analyser un vin, à rédiger un commentaire et chaque fois qu’on doit le mettre à la poubelle, c’est une demie-heure de notre temps de perdu » constate-t-elle entre deux gorgées de Montlouis.

3500 vins dégustés ?

Au gré des plus de 400 pages de ses guides, force est de constater que son palais et son nez sont mis à rude épreuve pour en arriver à une telle sélection. « Au total, dans un contexte de dégustation technique professionnel, c’est environ 2500 vins. Si on ajoute à cela les vins qui sont dégustés sur cuve, en voyage, et tous les échantillons qui sont goûtés pour lesquels je ne prends pas de notes élaborées, on monte à 3500 vins. » Quand même 3500, lui fais-je remarquer, admiratif… « C’est pas énorme, répond-elle, ça fait beaucoup quand on le dit comme ça, mais c’est réparti sur une année entière ». Oui sauf que 3500, c’est presque 10 vins par jour, non ?  « J’aimerais tellement que ce soit si bien réparti, mais ce n’est pas toujours le cas. » Car, comme le disait Véronique Rivest, une de ses bonnes amies, la dégustation de vins, on s’y prépare comme un athlète olympique. Mais certains jours, le coeur n’y est pas forcément. « Y’a des jours aussi où ce n’est pas une bonne idée de déguster, parce que je ne me sens pas disposée. Ou même pour rester sain d’esprit, il faut prendre une pause. »

Ainsi, quand elle se lève le matin l’été, en pleine saison de dégustation, elle doit parfois se lancer dans une dégustation de 40 vins d’Espagne. « Donc je me dis, est-ce que je suis prête pour les régions de Ribera del Duero et Toro ? Ou peut-être pas je vais m’attaquer aujourd’hui à Bierzo  en me récompensant avec des vins blancs de Rueda ? Cela dépend des jours. Parfois je me sens d’attaque avec des gencives blindées et prête à prendre du 15,5% d’alcool aujourd’hui par exemple. »

Et une fois la bouteille entamée ?

Qu’arrive-t-il alors au vin ? Nadia Fournier ne le finira pas ! « Le soir, quand j’ai fini de déguster, je n’ai pas envie de boire. Mes amis qui me côtoyent depuis plusieurs années et qui connaissent mon quotidien en période de guide du vin, quand j’arrive chez eux, ils savent que le plus beau cadeau qu’ils puissent me faire, c’est de me tendre une bière quand je leur amène une caisse de vins (rires). » Bref, elle essaie de faire plaisir aux voisins, aux amis en leur « refilant » les bouteilles de vins qu’elle n’a pas terminées. « En toute honnêté, ajoute-t-elle, il y a quand même des bouteilles qui me font vibrer et oui, que j’aurais envie de finir. » Ainsi, pour apprécier pleinement certains vins, elle se surprend à les ouvrir et leur laisser le temps de les voir évoluer. « Je me dis, tiens voyons, comment il va se comporter dans une journée, deux jours ou trois jours. Je le laisse ouvert dans le cellier. Puis, à la fin de la semaine, le vendredi je « fais le ménage » et je vois ce qui a tenu 3-4 jours. Ça me permet d’ajouter à la fin des commentaires de dégustation : « Dégusté sur 4 jours, le vin s’est bonifié avec l’aération, donc on peut présumer évidemment qu’il profitera d’un passage en carafe mais aussi qu’il a un certain potentiel de garde. » Toujours dans l’optique d’explorer les capacités d’un vin, Nadia Fournier a fait l’expérience d’en laisser un  ouvert pendant 31 jours. « Il a connu son apogée peut-être à la vingtième journée  mais au 31ieme, il n’était pas fatigué du tout, c’était un vin blanc, il n’était pas oxidé outre-mesure. Ça fait des beaux essais. »

nadia fournierUn guide, version papier ?

À l’heure des multiples « apps » dans tous les domaines, qui plus est dans celui du vin, un guide imprimé a-t-il encore sa raison d’être ? Sachant qu’il y a sur le marché québécois, au moins 3 guides (Le Aubry, le Lapeyrie et le
sien), y’a-t-il encore un avenir ? « On avait prédit la mort du livre il y a quelques années. Moi je ne suis pas une lectrice de tablette, d’ailleurs je fais partie de ces « arriérés » qui n’ont pas encore de I-Pad. J’ai un I-Phone, un ordinateur et cela me va parfaitement. Quand je lis, c’est dans mon lit ou en vacances et je n’ai pas envie de traîner une tablette dans ces moments-là. Je m’entête vraiment à tenir un objet. Et pour le guide, je crois qu’il y des lecteurs qui veulent l’information pure, ce qu’ils veulent c’est pas tellement de lire, mais de voir les « étoiles » (dans le guide), de voir quel vin se distingue le mieux pour faire une liste d’achats. » L’intérêt pour le guide est bien réel, ajoute Nadia Fournier. « Chaque année dans les salons du livre, on me dit souvent qu’on est content que j’aie encore le format papier parce qu’on aime le tenir, l’ouvrir et le feuilleter. » Elle reconnaît que le livre « pratique » traverse probablement la phase de son existence la plus difficile économiquement parlant. « Oui, il y aura une évolution, mais je ne pense pas que ce soit la fin du livre pratique. » Du même souffle,elle ajoute qu’elle est quand même sur  les deux plateformes et qu’elle ne boude pas Internet (via le site Chacun son vin).

Trop de guides ?

La question qui tue : y’a-t-il trop de guides du vin au Québec pour un si petit marché, qui plus est, dans une situation de monopole (SAQ) ? « Le fait d’avoir de la concurrence, ça nous pousse à aller plus loin, ça nous pousse à se dire, pourquoi, pour qui est-ce que j’écris, Qu’est-ce qui me plaît dans ce métier ? Chaque fois que j’entends qu’il y a un nouveau livre qui va voir le jour, je me dis oh encore ! Mais je me plais à croire que c’est une compétition saine. » Car le marché est plutôt limité au Québec, on est loin du marché des guides du vin en France. « On n’aura jamais le potentiel de lectorat que la France a et encore moins que tous les livres écrits en anglais, mais, je crois au libre-marché et au droit de tout le monde de gagner sa vie et d’exercer le métier qu’ils veulent. Donc, non il n’y a pas trop de guides, ce sera au lecteur de décider qui aura le mérite de rester ou pas. »

Faut-il parler des mauvais vins ?

En général, les guides ne parlent pas de ces « mauvins vins ». Bien que le chroniqueur vinicole du Devoir Jean Aubry en parlait dans son guide des vins « Les 100 meilleurs vins à moins de 25$ » dans des éditions précédentes, la critique négative du vin est quasi inexistante. Faut-il les ignorer ? « Avant je n’en parlais pas, explique Nadia. La plupart du temps, je mettais deux étoiles, sans commentaires. Les gens comprenaient entre les lignes que ce n’était pas bon. Sauf certains vins sur lesquels je prenais un mâlin plaisir à donner un petit coup de gueule, parce que certains de ces vins étaient malgré tout très populaires . Une des phrases de Michel Phaneuf à propos d’un vin italien était : « Des mots me reviennent en tête à propos d’un critique de théatre à qui l’on avait reproché cette critique très dure alors que le public pourtant, avait beaucoup aimé la pièce, sa réponse avait été, le public a aimé ? Il est bien le seul ! » Donc, ne vous attendez pas à lire dans son guide 2016 du mal de certains flacons. « Sur le web oui, réplique-t-elle. Sur internet, ça a sa place, car l’espace n’est pas compté. Je peux écrire 3 pages sur Internet, libre aux gens qui voudront le lire. Il n’y a pas de papier qui va être sacrifié pour ça. Dans un livre, j’ai fait le choix de ne retenir que les bons. »

En rafale

1) Nadia Fournier, quel serait le vin unique que vous seriez condamnée à boire tous les jours ?

« En ce moment, je dirais un Bourgueil de Catherine et Pierre Breton. Ou un vieux Saumur de Château Yvonne ou le Clos Rougeard. (C’est trop dur de choisir…) »

2) Tant qu’à parler de condamnation, quel serait alors le dernier vin avant « la chaise électrique ?  (condamnation virtuelle bien sûr, on parle ici de vin, avant la fin du monde…)

« Un Romanée-Conti. Pour toucher au sublime, avant la fin… »

3)  Quel vin, quel repas et avec qui (encore vivant ou pas) pour une soirée idéale ?

« J’avais d’abord dit Henning Mankell, qui venait tout juste de s’éteindre. Mais en y pensant bien, j’aimerais bien passer une soirée en compagnie de Mark Twain. Pour le repas, peu importe, je me régalerai de ses paroles. Pour une personnalité d’aujourdhui,  mon choix s’arrêterait probablement sur Leonard Cohen. Là encore, peu m’importe le repas et le vin. Quoique, j’ai lu quelque part qu’il adore Château Latour… Je pourrais faire avec… »

4) Et le plaisir coupable liquide qui ferait honte à la profession ?

« Là je suis terriblement gênée…(Sourire et léger malaise). Moi qui fait toujours attention quand je vais à l’épicerie, j’achète toujours du bio, des beaux légumes etc… J’avoue que… (silence embarrassant et embarrassé), j’achète souvent du Guru (une boisson énergisante). »

Bon, qu’on la rassure, oui c’est cocasse et surprenant mais rien pour torpiller sa réputation…Ça prouve que la « juge » est humaine, non ?

Le guide du vin 2016Verra-t-on un jour une bouteille étiquettée « Château Fournier » sur nos tablettes ? Après tout, n’a-t-elle pas toujours voulu un jour faire son propre vin, après avoir fait les vendanges dans la Bourgogne ? « Non, je ne crois pas, il y a un côté romantique dans l’idée d’avoir un vignoble, mais c’est autre chose en réalité. »

Qu’importe, on dévore son guide chaque année, à la recherche de ses derniers coups de coeur. Le verre de Montlouis terminé, elle quitte le bistro, de son pas aérien, en toute simplicité, à la recherche d’autres crus à partager avec son lectorat…Michel Phaneuf peut être fier, avec son nez légendaire, il a eu du flair…

 

 

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2 comments

  • Yvon Bélisle

    Vos commentaires sont toujours judicieux. J’ai débuté ma passion du vin au début des années 80 en consultant le guide du vin de Mr Phaneuf et j’le mettais dans ma liste de cadeaux pour le Temps des Fêtes,ainsi que la chronique de Mr Benoit dans la presse. Au fil des années cette passion ne sait jamais éteinte…. Mes lectures sont toujours sur les vins et les livres de recettes. J’essai de me mettre à jour de ces temps-çi avec l’internet, Dieu sait que cela est péniiiiiible pour moi …. Je suis abonné à Chacun son vin et je ne réussis pas à utilisé adéquatement votre site . Mais cela n’est pas si grave car j’aime bien lire vos commentaires ainsi que ceux de Mr Chapleau . N’étant pas un habitué de la langue de Skakespeare fait en sorte que les propos des autres chroniqueurs sont pour moi plus difficile à suivre…. J’aime bien voir le prix des bouteilles que vous commentés inscris à même l’article et non pas en devant cliquer sur la bouteille afin d’avoir l’info . Vos goûts en matière de vin me rejoigne assez souvent . Alors ma cave est remplie de vos suggestions surtout avec les nouveaux arrivages de Cellier… Sur ce continué votre beau travail et au plaisir de vous relire que ce soit sous le format papier ou internet……….. P.S. Vous serez sur ma liste de cadeau du Temps des Fêtes

    • Merci beaucoup Monsieur Bélisle. Au plaisir de vous conseiller et de vous informer pendant de nombreuses années encore.
      NF