L’intelligence artificielle au service de la dégustation du vin

Tablette de dégustation Concours Mondial de Bruxelles

Y’a-t-il une activité plus sensorielle que celle de la dégustation de vin ? Les arômes, les textures, la longueur en bouche, tout est affaire de sensations perçues par la personne qui boit le précieux nectar. Mais en 2022, les fameux algorithmes de l’intelligence artificielle se mettent de la partie. Et l’un des plus prestigieux et sérieux concours mondiaux de dégustation de vins fait le pari que tout le monde va y gagner.

Alors que s’ouvrent les portes du Palais des sports de Rende, une petite ville de la Calabre dans le sud de l’Italie, Quentin Havaux ne peut cacher sa fébrilité et sa nervosité face aux prochaines minutes qui vont se dérouler sous ses yeux. Pour ce jeune Belge qui gère aux côtés de son père, Baudouin, l’organisation du Concours Mondial de Bruxelles, voir arriver plus de 300 dégustateurs venus d’un peu partout sur la planète lui donne comme chaque année, des papillons dans le ventre. 

Les dégustateurs au Concours Mondial de Bruxelles 2022 à Rende en Italie

Les dégustateurs au Concours Mondial de Bruxelles 2022 à Rende en Italie

Ce n’est évidemment pas la première fois que les Havaux organisent une édition de ce grand concours qui attribue des médailles de qualité à des vins du monde entier. On célébrera l’an prochain en Croatie le trentième anniversaire de cette compétition lancée par le grand-paternel Louis Havaux, depuis retraité, mais toujours plein de vigueur dans sa Belgique natale.

Une affaire d’algorithme

Mais cette année, le clan familial originaire du plat pays a décidé d’ajouter une tâche supplémentaire à ces palais experts de la dégustation de vin : la rédaction de commentaires de dégustation qui seront ajoutés à la cotation habituelle sur 100 points que ceux-ci octroient pour départager les vins.

Non seulement, ces commentaires seront ajoutés au menu, mais ils seront surtout analysés par un algorithme qui va ensuite colliger les données de tous les dégustateurs pour ensuite les « traduire » dans un résumé succinct des bons et moins bons points donnés par les dégustateurs.

Quentin Havaux

Quentin Havaux, directeur de Vinopres

“Dans les concours, tout le monde fait plus ou moins la même chose, explique Quentin Havaux, directeur de Vinopres, et nous on veut toujours se positionner en tant que leader parce qu’on voit que la concurrence est forte et on sait que l’avenir, en tout cas c’est notre vision, l’avenir est dans le data. On pense qu’il y a des concours qui ne sont plus fiables, donc les données pour nous, c’est ce qu’il y a de plus important.”

Des commentaires en nuance

Ainsi, en plus des notes sur 100, chaque dégustateur devait donc taper sur sa petite tablette, une synthèse de ses commentaires. Un exercice qui pour certains a été un peu plus compliqué que d’habitude mais dans l’ensemble, mis à part quelques petits claviers défectueux, le premier jour s’est passé sans trop d’anicroches.  

Tablette de dégustation Concours Mondial de Bruxelles

Les dégustateurs doivent ajouter des commentaires sur leur tablette

Julien Laithier, président de la start-up française Wine Space, qui s’affaire à surveiller le bon déroulement du processus, aux côtés de ses comparses Sylvain Thibaud et Antoine Gérard, explique le concept de l’intelligence artificielle dans la dégustation de vins. « On apprend à l’ordinateur tout ce qu’il doit faire, tout un tas de mots, des constructions syntaxiques pour qu’il comprenne, comme votre cerveau le ferait, le concept d’acidité par exemple. Ensuite, on lui apprend le mot acide et le mot « très » et lui va faire lien. On arrive à lui faire assimiler des milliers de mots et il va ensuite être capable de faire des connexions lui-même entre ces concepts. »

Julien Laithier, président de Wine Space

Julien Laithier, président de Wine Space

Techniquement, donc l’algorithme doit sans cesse apprendre des concepts sensoriels qui sont loin d’être binaires. “Par exemple, parmi les commentaires des dégustateurs, on lit un vin croquant et  rafraîchissant, ajoute Syvain Thibaud, directeur général de Wine Space. Cela veut dire qu’il y a la notion d’une forte acidité. Quand le dégustateur écrit qu’il y a une note plutôt que des arômes de fruits à noyaux, ça veut dire qu’on baisse un peu l’intensité de ces fruits dans les notes finales.”

Le but ? Obtenir un super résumé de tout ce qui a été écrit sur le vin et le normaliser : « Être capable de prendre tous les paramètres possibles et imaginables et les traduire en langage informatique », ajoute Laithier.

Un processus en continuelle amélioration

Il reste qu’il faut encore éduquer un peu l’algorithme dans certains cas. Par exemple, celui d’arômes de bruyère (une note de dégustation assez spécifique il faut le dire) n’a pas été encore été détecté et assimilé par l’intelligence artificielle.

L'intelligence artificielle au service de la dégustation de vin

L’intelligence artificielle au service de la dégustation de vin

Ces notes supplémentaires devraient permettre en tout cas d’ajouter de la nuance et une certaine justification à la cote finale qui servira à octroyer des médailles aux vins qui se sont distingués face aux palais des dégustateurs.

« Idéalement, les cotations devraient être proches des commentaires écrits, explique Sylvain Thibaud, mais il y a parfois des écarts. Des fois, des dégustateurs écrivent que le vin a plein de défauts, mais il lui donne 88 points. »

Pourquoi le CMB ? 

Le choix de démarer cette expérience en collaboration avec le Concours Mondial de Bruxelles s’est imposée d’elle-même, estime Julien Laithier. Ils ont d’abord commencé avec une vingtaine de dégustateurs au Mexique, avec 50 dégustateurs ensuite au Concours mondial du rosé en Espagne et récemment avec 75 experts au Concours mondial du sauvignon. 

Table de dégustateurs au 29e Concours Mondial de Bruxelles

« Le nombre de commentaires recueillis ne complexifie pas le processus, cela ajoute du temps de traitement », dit le président de Wine Space. Dans le cas du Concours Mondial de Bruxelles, les plus de 300 dégustateurs ont généré 1 million et demi de caractères pour la première journée seulement. Tout un travail d’analyse pour l’algorithme.

D’ailleurs, un sommelier belge, français ou nord-américain a ses propres références quand vient le temps d’analyser et apprécier un vin. Et là encore, il faut éduquer l’intelligence artificielle. 

« Par exemple, au Mexique certains dégustateurs n’avaient pas la même façon de percevoir le côté végétal. Ils parlaient de certaines variétés de cactus, ça il faut l’apprendre à l’algorithme. »  Julien Laithier, président de Wine Space

Un outil de marketing pour les producteurs

Le grand avantage de cette incursion de l’intelligence artificielle, selon Quentin Havaux, c’est tout un atout pour le vigneron ou le propriétaire d’un domaine qui a soumis son vin au jugement des papilles des dégustateurs.  « Le producteur va recevoir un feedback honnête et à l’aveugle (ce qui est très rare dans le monde du vin) avec cette synthèse des commentaires de dégustation de professionnels avec des profils différents. Il pourra ensuite utiliser cela comme outil de marketing avec la roue des arômes par exemple. »

À part quelques problèmes de claviers, l’expérience s’est bien déroulée au sein des plus de 300 dégustateurs réunis dans la région de la Calabre en Italie.

Pour le dégustateur qui a participé à l’exercice à l’aveugle, c’est aussi l’occasion de recevoir à la fin de l’exercice la liste qui dévoile les vins dégustés, leur cote globale de la table de dégustateurs et ses propres commentaires sur le vin. 

Une expérience concluante

À la fin de ce premier CMB nouveau genre, Quentin Havaux peut pousser un soupir de soulagement : « Au début, tout le monde pensait que cela leur prendrait plus de temps, mais à la deuxième journée, c’était beaucoup plus fluide et à la troisième, tout le monde a même terminé plus tôt. »

Quenin Havaux surveille le déroulement du Concours Mondial de Bruxelles

Quentin Havaux surveille le déroulement du Concours Mondial de Bruxelles

L’équipe de Wine Space peut en tout cas exprimer sa satisfaction à l’issue de l’expérience. « La principale crainte, c’était que les jurés ne jouent pas le jeu. Est-ce que rajouter des commentaires, cela n’allait pas être perturbant pour certains dégustateurs qui sont plutôt habitués à noter sur une échelle seulement un vin ? On s’est rendu compte qu’il y a pratiquement 90 % des dégustateurs qui ont écrit énormément sur chacun des vins, donc là on est content. C’est au-delà qu’on espérait. »

Le Concours Mondial de Bruxelles s’affiche comme un pionnier en matière de collecte et d’analyse de données sur les vins dégustés

Tous les concours organisés par le CMB utiliseront dorénavant le même modèle. Quentin Havaux pense que ses concurrents prendront probablement le même chemin de l’intelligence artificielle. Qui aurait cru que l’expérience sensorielle de dégustation du vin allait un jour s’allier à ces robots virtuels ? Bienvenue en 2022…

 

One comment

  • Julien laithier

    Très bel article ! On me dit dans l’oreillette que l’algorithme comprend désormais l’arôme de bruyère 😉