Parler de vin, c’est canon !

Sandrine Goeyvaerts

« Et pour madame, un petit vin moelleux sans doute ? Non, la madame elle va prendre un bon gros rouge bien tannique et qui marque les dents et les lèvres. Et avec ça, une entrecôte saignante. Et des frites ! »

Par Sandrine Goeyvaerts*

Si cet échange vous rappelle quelque chose, voire vous a fait sourire en coin c’est normal.

Femmes, nous sommes non seulement conditionnées à manger de la salade – sans sauce – et à boire des vins sucrés ou légers (des vins de femmes quoi) mais la société dans son ensemble est imprégnée de ce cliché.

Le pinard, c’est sérieux, c’est un truc de bonhomme. L’homme naît avec une connaissance intrinsèque de la règle du hors-jeu, de la maîtrise du barbecue, des diverses cylindrées des berlines, et de l’intégralité des appellations d’origine viticole. C’est ainsi, une sorte de manifestation divine full-package qui lui descend dessus à la naissance, on ne peut pas lutter.

Et donc il nous faut continuer de minauder gentiment au restaurant, en observant l’homme consulter la carte de vins, qu’on lui aura tendue d’autorité. Ou de s’effacer en cave derrière n’importe quelle figure masculine (frère, père, mari, amant, cousin de la concierge) parce qu’un homme, ça s’y connaît.

Cela vous semble absurde ? Ça l’est. Mais comme beaucoup de clichés, il ne sort pas tout à fait de nulle part : le langage du vin, sa culture, et sa connaissance, de même que sa dégustation sont nés dans des salons bourgeois. Créé par des hommes blancs majoritairement cis-hétéros valides et bourgeois, pour des hommes blancs majoritairement cis-hétéros valides et bourgeois.

Sandrine Goeyvaerts

Sandrine Goeyvaerts (photo : Debby Termonia)

Construit tout entier sur la binarité et l’opposition entre un masculin, solide, puissant et actif contre un féminin, délicat, léger et passif, le langage du vin déploie un imaginaire limitant et limité. Ce n’est pas sans conséquences sur la dégustation, dans laquelle le goût des femmes reste assez stéréotypé, non par choix personnel mais par imprégnation.

À force de répéter que la femme aime les vins féminins, légers et faciles, on finit par s’en convaincre. Et par se sentir anormale (sortant de la norme) d’aimer le rouge ou les vins parfaitement secs.

À force de répéter qu’il y a des vins de femmes et des vins de bonhomme, l’idée finit par percoler : dans ces fameux salons justement, que servait-on aux femmes ? Du vin sucré, puis du champagne, lui aussi très sucré à l’époque.

Puis l’industrie de la minceur, et des régimes nous a fait considérer l’alcool sous un autre jour : boire ok, mais léger, comme si le vin blanc ou rosé pesait moins sur la balance. Spoiler : non ! Un peu de marketing là-dessus, des vins « sur mesure » pour femmes, et nous voilà réduite à picoler une offre vinicole réduite à peau de chagrin, parce que ça se fait, parce que c’est pour notre bien.

Mais revenons aux mots du vin : ce vocabulaire parfois abscons, souvent hermétique, qui intimide souvent : il dit que le vin reste une prérogative de classe, une façon de marquer son appartenance sociale. Il dit aussi en creux nombre d’inégalités qui en découlent : en laissant le vocabulaire du vin aux mains d’un certain type de personnes, il en exclut fatalement d’autres. Si nous parlons volontiers de fruits exotiques en qualifiant mangue, banane ou ananas, c’est parce que nous avons un point de vue européen. Changez ce terme pour « tropical » et la face du monde s’universalise tout d’un coup.

Manuel pour un vin inclusifQuel besoin de dire d’un vin qu’il est trop maquillé ? Ou que « ce n’est pas un vin de tapette, ça ! ». Que dire encore de l’évocation – toujours sexualisée et morcelée – de la femme ? Sa chair, sa robe, sa cuisse (en général légère ou savoureuse) ? Le fameux hommage à la féminité, il paraît. Un certain type de féminité, clarifions-le : la femme idéale dans le monde du vin est une femme sans tête, et passive. Si on la glorifie, c’est pour mieux s’en servir. Femme qui parle, femme dangereuse : imaginons qu’elle vienne à raconter des blagues misandres !

« Pourquoi le soleil est-il masculin ? Parce que s’il était genré au féminin, le monde ne tournerait pas autour ».

Bref, on le voit : dire – ou écrire – c’est aussi modeler une pensée, une société. Utiliser l’écriture inclusive, sortir de réflexes conditionnés, réfléchir au sens et à la portée du choix de nos mots est une des clés pour faire évoluer le monde en général et le Mondovino en particulier. Oser les métaphores, les analogies. Sortir, pour les francophones, de ce regard hégémonique franco-français qui nous fait considérer l’autre, les autres vins comme « moins bien, moins dignes d’intérêt ».  Ne plus se brider parce qu’on « s’y connaît moins ou pas très bien », user de mots simples, parler émotions. Et dire adieu aux termes trop connotés, genrés, sexistes, racistes, classistes, validistes ou LGBTQIAophobes. Cela demande finalement assez peu de choses : une petite remise en question, et une énorme soif de découvrir. Des vins d’ici et d’ailleurs, des gens qui les font, de celles et ceux qui en sont les passeuses et passeurs. Avec la promesse des grosses rigolades, des instants précieux et des énormes kiffs : la palette des vins est presque infinie, jouons avec toutes ses couleurs.

Après tout, si le monde du vin et son langage est resté si longtemps un apanage des hommes cis, c’est que ça ne doit pas être si compliqué à maîtriser.

Manuel pour un vin inclusif

*Sandrine Goeyvaerts est une caviste belge, autrice et journaliste. Son « Manifeste pour un vin inclusif » explore le langage du vin, la façon dont il maintient les inégalités, et surtout comment on peut y remédier. Son livre sera disponible d’ici quelques jours au Québec. Précommande ici : Manifeste pour un vin inclusif, édition Nouriturfu

One comment

  • Les prémisses de ce livre sèment le doute dans mon esprit. Cela ne ressemble en rien à mon expérience québécoise (immigrant de longue date).