Le bonheur de faire enfin le vin qu’il veut

Et si le vin nature devenait le plus gros succès des vignerons québécois ? Pour certains, c’est un risque peut-être, mais un risque calculé alors que les amateurs ont une grande soif de ces produits. Rencontre avec Simon Naud du Vignoble de la Bauge, un vigneron « cool » qui fait ce qu’il aime faire de mieux : des vins authentiques.

« Cool, c’est cool ! » Celui qui ponctue souvent ses phrases de ces quelques mots, c’est Simon Naud, le vigneron propriétaire du Vignoble La Bauge à Brigham, en Estrie. Fondé il y a 35 ans, sur les terres familiales dont une partie fut initialement dévolue à l’élevage du sanglier, le vignoble est passé par bien des étapes avant d’arriver à cette croisée des chemins qu’il connaît aujourd’hui. « J’ai l’impression de participer à un mouvement avec les sommeliers, les chroniqueurs, les vignerons et les clients, on fait un team ! J’ai l’impression qu’on participe tous ensemble à élever quelque chose de cool, c’est sûr que j’ai le goût de faire ça. Ça me ressemble plus aussi. »

SImon Naud au Vignoble de la Bauge

Galoper vers le naturel

Ce en quoi se retrouve Simon Naud depuis plusieurs mois, c’est de prendre la route du bio mais aussi du vin nature, sans artifice, pour juste laisser parler le cépage et en faire des vins fidèles à ce qu’il veut exprimer. « Je veux avoir des vins où les gens se retrouvent, je ne veux pas avoir des vins déviants avec de la volatile, je peux pas vivre avec du « brett » (les brettanomyces, ces levures qui peuvent transformer certaines molécules inodores présentes naturellement dans le vin en composés odorants désagréables, comme des senteurs d’écurie). Je veux de beaux vins frais qu’on offre aux gens et qui représentent l’extension de mon chai. J’ai ça dans mes barils, je vous le donne de façon intégrale. »

« Je pense qu’on a un avantage pour les vins nature ici parce qu’on a des vins assez acides, qui ont un pH bas, ça limite l’activité microbienne et puis, ils ne voyagent pas. »
Plus près, plus frais

Si les vins nature ont parfois mauvaise presse à cause de certaines déviances lors de la vinification, c’est aussi, n’en déplaise aux apôtres du mouvement, parce qu’il y a beaucoup de variabilité de qualité d’une bouteille à l’autre. Et le long voyage entrepris par certaines de ces cuvées s’ajoute au défi. Simon Naud y voit lui un plus pour les vins locaux. « Je pense qu’on a un avantage pour les vins nature ici parce qu’on a des vins assez acides, qui ont un pH bas, ça limite l’activité microbienne et puis, ils ne voyagent pas. Ils ne sont pas pris dans un conteneur quelque part dans un port en Espagne pendant trois semaines.  Les vins ne s’altèrent pas, ils restent frais, c’est un bel avantage. »

Fûts de chêne du Vignoble de la Bauge

Fûts de chêne du Vignoble de la Bauge

L’avenir des petits vignobles québécois

Épaulé par Steve Beauséjour qui a œuvré au sein de Rézin, l’agence de représentation en vin, le vigneron de la Bauge s’est donc lancé dans des expériences toutes plus audacieuses les unes que les autres. Un vin orange à base de muscat, geisenheim et gewurztraminer qui a subi fermentation et macération sur pellicule qui est hyper aromatique et très exubérant »… Un autre blanc appelé « Goûte en Ta ! »… Du frontenac noir, gris et marquette vinifié sous son logo « Les Beaux jus », Simon Naud ose et est diablement surpris par le succès. « Il y a un manque de vins natures fins de belle qualité. Moi, j’y vais tranquillement, on commence doucement, après ça un peu plus etc. » Résultat, il a écoulé 13 000 bouteilles de ses vins nature en… un mois et demi ! « Les gens ont vraiment soif de ça » déclare celui qui pourrait produire de 50 à 55 000 bouteilles sur un total de 60-70 000.

Les doutes sur le bio

Passer par le bio et ensuite vers le nature a fait beaucoup se questionner le vigneron au début. « Il faut traiter nos vignes plus souvent quand on est en bio, il faut sarcler plus souvent aussi avec la désherbeuse, donc on utilise deux fois plus de pétrole qu’en conventionnel et puis l’accumulation de cuivre dans le sol m’achalait aussi. » Comment concilier les atouts avec les inconvénients du bio ? « Il fallait diminuer l’impact de la mécanisation avec une réduction de l’utilisation des tracteurs dans le champ. » La solution ? Ces fameux animaux qui sont sur son terrain : les lamas et les moutons.

Vignoble de la Bauge

Il a donc planté une parcelle clôturée où il avait élevé des cerfs pendant 20 ans. Ainsi, fini le butage de la vigne, il a laissé pousser la vigne sans protection hivernale pour que la vigne soit bien ventilée. « Le frontenac, ça pousse en hauteur, et je me suis dit si je mettais des animaux, ils pourraient enlever la végétation, enlever les gourmands et épamprer (enlever les feuilles inutiles sur la vigne). Ainsi, il a économisé 7 passages des tonte et trois passages d’épamprage et de rognage.

« Ça fait un discours un peu utopique mais faut vivre ça, parce que si ça marche, wow… » 

Il restait alors la réduction des pulvérisations plus fréquentes à améliorer. Comme le frontenac n’est pas sensible au mildiou (un problème fongique), le cuivre est moins vital. « Si t’as pas de mildiou, t’as presque plus besoin de mettre de cuivre et ça c’est cool. »

Bref, il restait les problèmes de fertilisation qu’il a résolu avec ces mêmes animaux qui « se laissent aller » sur le sol qu’ils foulent de leurs petites pattes qui ne compactent pas le sol. Son but ultime : créer un écosystème autour de la parcelle de vigne qui deviendra autonome. « Ça fait un discours un peu utopique mais faut vivre ça, parce que si ça marche, wow… » 

Une épée de Damoclès

Encouragé par Steve Beauséjour, il pense pouvoir penser à 100 % de nature d’ici quelques années. Ce qui pose un certain défi pour la distribution de ses produits. Lui qui a déjà arrosé les supermarchés de ses cuvées « grand public » un peu charmeuses comme le « Rassemble-Heure » et autres, préfère aujourd’hui travailler avec les restaurateurs et les épiceries fines qui écoulent ses stocks comme des petits pains chauds. « La SAQ, c’est comme le « au cas où », je ne mets pas une croix dessus parce qu’il y a toujours une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, la contestation de l’Australie devant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) concernant la vente de vins québécois en épicerie, un avantage qui ne respecte pas les règles de la concurrence selon les plaignants australiens.  En cas de défaite, cela pourrait signifier un retour en arrière pour les vignerons québécois, qui peuvent vendre leurs produits dans les quelque 8000 supermarchés de la province sans transiter par le réseau de la Société des alcools du Québec (SAQ). Ce qui inquiète le vigneron de Brigham : « Ça, ça peut nous faire perdre les épiceries. Si c’est le cas c’est pas cool, je peux pas juste vendre mes vins en restauration, en tout cas, je ne pense pas. »

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« Less is better »

Aujourd’hui sur sa terre avec un rendement visé de 50 hectolitres à l’hectare, Simon Naud pense avoir trouvé une vitesse de croisière. Pas besoin de croître pour produire plus pour l’instant. « Après ça si mes garçons s’intéressent au vignoble, ben jouez avec… »

Avec son regard bienveillant et allumé de « celui qui trippe sa vie dans son chai », il n’est pas peu fier de faire goûter ses cuvées en devenir, directement de la cuve, quitte à faire un mini assemblage dans un verre pour donner une idée de ce qu’il adviendra du produit fini dans quelques mois. Au fait, avez-vous déjà goûté à du cabernet franc québécois ? Celui du vignoble s’appelle le « Cabernet frais » et il est savoureux. « C’est cool, non ? »

Pour déguster

La plupart des cuvées bio et nature comme « Les beaux jus » sont disponible au domaine mais aussi dans les épiceries finies (liste ici). Quant aux vins disponibles à la SAQ, il y a la cuvée Évolution en blanc (20,25$) ou en rouge (20,25$).

 

2 comments

  • Rock Bourgault

    Article super intéressant qui donne le goût de visiter ce vignoble Québécois et de déguster ses vins nature….Une belle sortie en vue cet été 2021 si son vignoble est ouvert au public ( re Covid )….Au plaisir de rencontrer M.Simon Naud…

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