La belle histoire de l’Orto di Venezia

Orto Venezia

Il était une fois un grand homme de la télévision française qui a connu, du journalisme à la production, une carrière si fructueuse entre TF1 (où il a créé notamment l’émission 7 sur 7), Antenne 2, Canal+ et plusieurs autres chaînes, qu’un beau jour il quitta ce grand et accaparant monde des médias.

Par Jacques Orhon, sommelier, auteur et globe-trotter du vin

Puis un beau jour, la vie a conduit Michel Thoulouze et sa famille sur les rivages de l’île de Sant’Erasmo, à vingt-cinq minutes de Venise, simplement, comme il me le confiera dernièrement, parce qu’il trouvait l’endroit paisible et joli.

Un havre de paix

C’est vrai, peut-être parce qu’il est tout simple dans sa ruralité, que ce coin d’Italie invite au calme et au bien-être, loin de l’agitation provoquée par les hordes de touristes qui envahissent en même temps la Piazza San Marco, à cinq kilomètres de là à vol d’oiseau. Mon premier étonnement, quand j’ai débarqué du vaporetto, ce fut de trouver un environnement ressemblant étrangement au bocage de mon enfance, dans l’ouest de la France, entre verdure et mares aux canards.

Un havre de paix

L’enherbement est de rigueur au vignoble Orto di Venezia

Et ce n’est pas d’hier que l’île, une des plus grandes de la lagune vénitienne, située grosso modo entre Murano et Burano, est considérée comme le jardin de Venise, ou en d’autres termes, l’île potagère de la Sérénissime. Car si aujourd’hui, ses petits artichauts violets font le bonheur des gastronomes, l’écrivain romain Francesco Sansovino évoquait déjà à la fin du XVIe siècle Sant’Erasmo, une île fertile riche en vignobles et en vergers, qui ont fourni « à la ville quantité de légumes et de fruits, dans une grande et parfaite abondance ».

La renaissance d’un terroir

Michel Thoulouze est aussi écrivain. Comme il pensait surtout profiter d’une retraite bien méritée, croyait-il avoir trouvé le lieu idéal pour écrire, quand il a acheté au début des années 2000 sa propriété insulaire d’une dizaine d’hectares? Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il apprit de ses voisins agriculteurs que sur sa terre existait autrefois un vignoble qui produisait un vin apprécié au Palais des Doges. Très bien pour la légende, mais ce n’était pas suffisant pour se lancer dans une nouvelle carrière de vigneron.

Orto di Venezia

La gent animale est bien présente dans le vignoble

Dès lors, Michel eut l’idée lumineuse de demander à Lydia et Claude Bourguignon de venir faire un tour chez lui. Ils y resteront trois semaines. J’ai eu la chance de rencontrer ce dernier. Certes connu comme l’ingénieur agronome spécialisé dans l’analyse microbiologique des sols, c’est aussi un amant de la nature qui sait conseiller les viticulteurs avec justesse.

C’est ce qu’il a su faire aussi à Sant’Erasmo. Puisque la lagune possède un écosystème qui protège la vigne du phylloxera, Michel Thoulouze décide alors de planter principalement quatre hectares de malvasia istriana (dont j’ai parlé dans mon précédent article sur le vignoble croate en Istrie) et de vermentino non greffés. Pas de labour, ni d’engrais ou d’herbicides pour ce vignoble vendangé uniquement à la main. C’est ainsi, avec les précieux conseils d’un autre spécialiste de la vigne et des vinifications, nul autre qu’Alain Graillot*, vigneron respecté en crozes-hermitage, que le seul vignoble d’importance à Venise a retrouvé sa place, et son identité sous le nom d’Orto di Venezia, orto signifiant jardin potager en italien.

Michel Thoulouze et Jacques Orhon

Michel Thoulouze et Jacques Orhon

Pour souligner cette renaissance, et la création de deux autres micro-projets viticoles, Michel Thoulouze a reçu de la Fondation Masi, conjointement avec Gianluca Bisol et Flavio Franceschet, le Premio Masi della Civiltà del Vino en 2013.

Dégustation

Je n’ai évidemment pas goûté au 2008, le premier premier millésime, mais j’ai beaucoup apprécié sur place le 2020, élaboré avec 60% de malvasia et 40% de vermentino, cépage mieux connu en Corse sous le nom de vermentinu, et de rolle en Provence.

J’ai découvert un vin à la robe dorée chatoyante, expressif au nez comme en bouche avec des notes de fruits blancs en rétro-olfaction, et une salinité en finale qui autorise l’emploi du mot minéralité, encore trop souvent employé à tort et à travers. L’équilibre entre le gras apporté par le vermentino et la fraîcheur due à une acidité naturelle, est indéniable. Le vin est non boisé et affiné un an en cuve et deux ans en bouteille avant sa commercialisation.

L'Orto di Venezia

L’Orto di Venezia

Contrairement à ce qui se fait trop souvent ailleurs en produisant, sans souci du terroir, une kyrielle de cuvées pour satisfaire une soi-disante demande, l’Orto di Venezia propose un seul vin. Mais le propriétaire affine chaque année au fond de la lagune 300 magnums à l’abri de la lumière, des vibrations et des variations de température. Pour le plaisir et l’expérience du vin pur, m’a-t-il précisé, avec un petit sourire…

Une suggestion

Amateurs québécois, si vous n’entrevoyez pas prochainement un voyage à Venise où l’on trouve cette cuvée rare (produite entre 15 000 et 18 000 exemplaires) au domaine et dans plusieurs commerces, vous pourrez toujours la commander dans un restaurant montréalais, comme chez Graziella.

* Devenu un des vignerons emblématiques de son appellation, Alain Graillot est décédé en mars 2022.

Jacques Orhon est maître sommelier et cofon­da­teur de l’Association canadienne des sommeliers professionnels. Conférencier, professeur, expert en dégustation et véri­table globe-trotteur du vin, il parcourt depuis un demi-siècle les vignobles du monde. Ses ouvrages ont été maintes fois récompensés; lui-même a reçu le Prix Hommage dé­cerné par A3Québec, association qui représente l’industrie des vins et des spiritueux.